Septième édition du Festival du Solo tout Seul Devant Tout Le Monde...
Année de transition et de réflexion... Ne dit-on pas âge de raison ?....
 
L’imminence du moment venu est toujours excitante avec les aléas, les surprises, la synchronicité et les appréhensions... Et puis tout s’embrase, on oublie tout... C’est la magie du spectacle vivant, le don de l’artiste seul en scène qui partage avec le public toute la générosité et la puissance de cette mise à nu, les heures de travail en solitaire à arpenter un plateau, souvent nu lui aussi, en constante mutation de lui-même où s’entrecroisent le doute, l’espoir, l’abattement, la mue, la joie, les larmes, les résistances, la grâce... Autant de poussières d’âme invisible aux yeux du public qui pousseront l’artiste à éclore, à tout donner à ce public exigeant tantôt bienveillant, tantôt censeur...
 
Défendre le droit à la scène et revendiquer le seul en scène n’est pas qu’une question d’économie... c’est revendiquer la femme ou l’homme qui choisit, Tout Seul Devant Tout Le Monde, de se lever, de prendre la parole, de chanter, de s’exprimer, défiant la peur et le regard des autres pour offrir ce qu’il a de plus cher... cet éclat de lumière qui l’anime, cette vision du monde qu’il porte en lui bien malgré lui avec l’envie de transformer, dire, transmuter, réveiller, bousculer, chérir, aimer, pleurer.... Malgré l’incompréhension, malgré la possible médisance ou le mépris....
 
En effet, l’artiste prend le risque d’être mal aimé... Souvent qualifié de prétentieux, d’imbus pour s’exposer sur une scène, parfois incompris des siens, lui-même abritant ses propres incompréhensions, ses injustices et rejets... poussé à créer par comme un instinct de survie dans un monde qui l’écorche et l’inspire.
 
La culture du divertissement a marginalisé les poètes, dès lors qu’ils ne rentrent plus dans une gloire acceptable, dans la bienséance, puisque dire ce que l’on pense, cela ne se fait pas, mettre son cœur à nu, ça dérange... Quelle arrogance ! Quelle impudeur !
Et il y a celles et ceux pour qui cela demeure essentiel, qui aident, soutiennent, révèlent l’artiste... en organisant, créant, communiquant, à bout de bras pour beaucoup...
 
C’est vrai qu’on aurait tendance à croire subjectivement que c’était mieux avant ... Peut être, peut être pas... En tous cas, il existe aujourd’hui un certain nombre de barrages, une certaine maltraitance de l’être qui s’étend encore d’avantage dans les relations par le déni, la suffisance, le jugement, la “non-curiosité” de l’autre... Cela va des faux amis de la grande famille du spectacle à l’intégrité toute relative, à l’indifférence de certains professionnels qui cautionnent la programmation de masse en réseau, jusqu’à l’embarras de certains plus proches qui préfèrent ne pas aborder ce métier, cette vie....
C’est aussi ça... Tout Seul Devant Tout Le Monde... Mais... parce qu’il y a un mais, l’une des fonctions de l’artiste est de transcender sa vision, d’atteindre la catharsis ( en grec « κάθαρσις » signifie « séparation du bon d’avec le mauvais » ) ce qui n’a rien à voir avec un simple exutoire... Tout se transcende ou du moins presque tout...
 
Cette transformation alchimique que vit l’artiste au moment de partager sa création a sans doute besoin de passer par ce rejet, par cette incompréhension, par cette solitude... C’est au plus profond de ses limbes qu’il peut prendre conscience de sa lumière et accéder en lui à la force, à sa terre intérieure, terreau de son engagement et de son intégrité.
Alors peut-être ce moment de grâce émergera-t-il du fond de lui-même. Le trésor de l’empathie pourra rejaillir comme le lien indéfectible des êtres et toucher la vérité de son message par son personnage...
 
Empathie... capacité de ressentir les émotions, les sentiments, les expériences d'une autre personne ou de se mettre à sa place. N’est-ce pas cela l’engagement de l’artiste ? Restaurer en lui l’empathie et l’offrir à son public ?... Sujet de réflexion...
 
Je suis extrêmement touchée que depuis sept ans plus d’une centaine d’artistes aient foulé l’herbe et la scène de notre modeste jardin, que notre équipe ait donné autant de temps, d’investissement et d’amour pour les accueillir... Je suis émue du souvenir de ces tablées du soir dans la salle à manger avec ces grands allumés de la vie, passionnés du spectacle, de l’être et de la vie, écorchés du monde... où je sens à chaque fois cette espace-temps comme un retour à la maison, le moment où, tous ensemble, on retrouve un peu sa famille, la bienveillance, les regards de la joie d’être ensemble... et la force de ces moments où les artistes viennent se voir les uns et les autres, s’encouragent et s’entraident et se motivent et se félicitent... Bienveillance... et si le monde ne pouvait être que ça...
 
Merci à cette bienveillance qui nous entoure, avec nos voisins, nos amis, bénévoles, familles de près comme de loin, nos enfants pour leur patience et leur joie, leurs regards ébahis, merci au public d’être toujours présent, investi, généreux, à l’écoute, qu’ils soient dans une salle ou dans un jardin, à dix ou à deux cents... merci à cette femme toujours pressée qui prenait le temps d’apporter un flan coco pour les artistes, à cet autre pour ses sourires généreux en lavant la salade... C’est aussi pour ceux-là, partis trop tôt qu’on s’accroche, qu’on résiste... Merci du fond du cœur....
 
Tout Seul Devant Tout Le Monde ne sera jamais un grand festival, il en perdrait son âme. Il est Grand par les gens qui l’honorent de leur talent et de leur présence. La grandeur est la terre des souvenirs, j’en suis plus que jamais convaincue... En allant écouter un artiste, on renoue avec la curiosité d’entendre l’histoire de quelqu’un d’autre que soit même.
 
La culture et l’art sont les fondements de notre liberté en nous donnant accès au rêve, à l’imaginaire. Un être qui ne rêve plus, qui n’imagine plus ne risquerai-t-il pas de perdre son pouvoir créateur ? Et d’abandonner sa voix à ceux qui parleraient à sa place, penseraient pour lui ? C’est de notre liberté à toutes et tous de ne pas lâcher ce pouvoir, de créer nos vies et de les teinter de nos rêves d’enfants.
Voilà mon arrogance d’artiste m’aura menée au bout de ces lignes... Mais mon amour m’aura portée jusqu’à aujourd’hui, à l’aube de cette septième édition. Je suis fière de nous.
Résister en demeurant attentif aux autres et à soi-même...
 
Merci.
L’Acantah